The creation of the Artistic centre of Battambang

En 1993, nous avons été introduits par le SIPAR, une ONG qui s’occupe de lecture, auprès du ministère de la Culture cambodgien. Toutes les démarches pour aboutir à un protocole se sont très bien, et très vite, passées. Et à partir du moment où ce protocole a été signé, nous avons pu commencer la recherche du lieu, l’achat du terrain, la construction du centre… 

Je suis donc arrivée début 1994 à Battambang, accompagnée de Lao et de Thouk. On a trouvé une maison, les jeunes sont arrivés (une douzaine au total, cf. « Que sont-ils devenus ? » sur le site). L’un d’entre eux était handicapé, ce n’était pas gérable pour lui. J’ai mis les dessinateurs à poursuivre leur démarche de dessin. Iao, Thouk et moi, on se chargeait de l’intendance. Sareth était là, il draguait les filles et avait à cœur de se la coincer… Ils en foutaient pas une, mais se plaignaient beaucoup (je leur filais pas assez d’argent, de les laisser trop seuls, de pas assez les accompagner dans leur démarche d’enseignant… ce qui est vrai mais ils ne se rendaient pas compte de l’ampleur de la tâche et du fait que j’étais débordée. C’est vrai que je ne les tenais pas assez au courant de mes difficultés). J’ai fait la recherche du terrain avec Iao et Thouk. Marie-Pierre devait se charger de la démarche de fonds, elle relançait toujours les mêmes donateurs (Terre des hommes Suisse, notamment), j’en ai trouvé un nouveau avec Philippe Guichandut, qui avait eu un vrai déclic en voyant le film ! Il a amené l’association de madame Cheysson, pour laquelle il travaillait à l’époque. Le ministère des Affaires étrangères nous a aussi accordé une subvention.

Quand il s’est agi de construire la route, j’ai cherché des supports sur place. World Food Program m’a filé des stocks de nourriture pour pouvoir payer les ouvriers. J’ai aussi eu un support technique pour construite la route, mais on a fini par gérer sans eux, car on perdait trop de temps à négocier avec eux !

Pour la construction des bâtiments, j’avais dessiné des esquisses, et certaines ONG m’ont accompagné dans la démarche (notamment une ONG allemande dans laquelle travaillaient des architectes : ils ont fait des plans techniques à partir de mes esquisses). J’ai aussi trouvé un entrepreneur, celui qui a construit les bâtiments, et je travaillais directement avec lui… Il fallait que je décide de tout, y compris les plus petits détails, toute seule. Marie-Pierre arrêtait un jour et puis, en même temps, elle gardait une implication.

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Le centre a ouvert fin 1995. Les jeunes se sont retrouvés, non préparés, à devoir assumer des responsabilités. Ca leur a fait bizarre, et ils se sont sentis abandonnés. Ssieun est arrivé, il a fini par menacer ses camarades avec une grenade, le chef du village l’a mis en prison, les événements dramatiques se sont succédés… il y a eu un mort de Nâ dans la construction du centre.

En 1992/1993, alors que les accords de paix étaient enfin signés, bien peu de réfugiés se réjouissaient de rentrer au Cambodge. Ils savaient que cette paix au rabais était due bien davantage aux pressions internationales qu’au mérite de leur résistance. Ils savaient aussi que leur pays ne leur ferait aucune place. Les biens qu’ils avaient perdus étaient perdus pour toujours, sans dédommagements. De façon très significative, alors que les Nations Unies prévoyaient l’octroi d’un lopin de terre pour chaque famille dans la formule de réinsertion, cette solution a vite tourné court quand l’organisme international a constaté que les terres vendues par les autorités cambodgiennes étaient les terres minées. La seule option possible ne fut plus alors que la maigre somme de 50 $ par adulte et 25 $ par enfant pour repartir dans un pays qu’ils avaient quitté depuis douze ou treize ans.

À la fin des camps, nous avons escorté le rapatriement des grands handicapés au Cambodge, organisé conjointement par l’UNBRO et la Croix Rouge Internationale. J’ai quitté le convoi pour tâcher de retrouver le plus grand nombre possible de mes élèves. Certains d’entre eux étaient encore dans les camps de transit créés au Cambodge pour remplir le rôle de sas avant le grand saut dans l’inconnu. Les réfugiés restaient dans ces camps entre une semaine ou deux, ce qui leur permettait de retrouver de la famille ou de réfléchir à un plan de démarrage pour cette nouvelle vie. Après Battambang, j’ai continué mon périple jusqu’à la frontière vietnamienne au sud du Cambodge. Ce que je voyais confortait ce que je savais : la réinsertion serait une épreuve terrible de laquelle beaucoup, de fait, n’ont pu se sortir. Ceux qui avaient de la famille bénéficiaient d’un avantage mais, après une courte période, l’avantage se retournait contre eux. Etre un poids nouveau pour des familles pas toujours très solides ne pouvait pas durer longtemps.

En revanche, il est devenu évident que ceux qui s’en sortaient le mieux étaient ceux-là même qui avaient bénéficié des programmes de formation mis en place par les Jésuites. L’éducation était la meilleure arme pour aborder une nouvelle vie, c’était même la seule réponse vraiment solide à la réalité précaire et sans avenir de ces treize années de camp. Certains ont trouvé des postes dans les ONG officiant au Cambodge, d’autres se sont placés dans les entreprises locales. Leurs réussites étaient la meilleure reconnaissance des actions visionnaires de nos deux jésuites, malgré la désapprobation de l’UNBRO et des autorités thaïes.

Partout où j’allais dans cette traversée du Cambodge, je faisais passer le mot que je mettrais bientôt en place un projet de Centre artistique à Battambang et que ceux de mes élèves qui en feraient le choix pouvaient me rejoindre. Le bouche-à-oreille marche au Cambodge bien mieux que la Poste, et j’ai vu défiler dans la maison que j’avais louée pour notre petite équipe un grand nombre de mes anciens élèves. Avec ceux qui ont voulu tenter l’aventure, nous avons mis en place notre programme.

Le challenge était de renverser une situation qui assignait aux réfugiés l’humiliante et désespérante position de perdants. Il s’agissait de retourner au Cambodge la tête haute, en offrant nos services et nos savoir-faire aux plus pauvres, et non pas la tête basse en quémandant les restes d’un pays qui en avaient peu. Je ne voulais à aucun prix que mes élèves adoptent une position de victimes pour s’y enfermer. Déjà enfants, dans le camp, crasseux et loqueteux, je les voyais comme des petits princes dansant au-dessus de l’abime. Ce qu’ils étaient. Ce qu’ils m’avaient montré par leur dessin, libres et debout. Plus que jamais, il s’agissait de tenir la station verticale malgré les embûches.

Et elles furent nombreuses. Le Père Pierre, hélas, s’est vu interdire l’accès au Cambodge par ses supérieurs. Dans la logique de cette destitution qui avait eu lieu dans les années 1990, quelqu’un, quelque part du fond d’un bureau très éloigné du terrain, avait décidé qu’il n’aurait plus de part dans cette histoire qu’il s’agissait d’écrire. Cette décision, je l’ai accusée douloureusement, car son soutien eut été, ô combien, secourable. Mes jeunes n’avaient pas encore la maturité de porter un programme lourd, ils devaient encore vivre les expériences et turbulences de l’adolescence et du début de la vie adulte. Mon association s’était réduite à sa plus simple expression. J’ai donc mis en place, presque seule, l’ambition que je voulais pour nous tous.

Après avoir passé le relais à l’association locale composée de mes élèves des camps et une absence de neuf ans, je suis revenue au Cambodge. Le centre s’était développé, les activités s’étaient multipliées, l’expression artistique affirmée. Il était comme un grand cœur qui bat, attirant à lui les espoirs et les énergies, et rayonnant sur le quartier et bien au-delà, à l’international. L’espoir avait tenu ses promesses, mes élèves étaient devenus semeurs comme je l’avais été auprès d’eux. Et j’ai ressenti un profond sentiment de gratitude vis-à-vis du Père Pierre qui avait fait de nous des acteurs.

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